Sa tourne, sa tourne.
La tête d'Angie tourne.
-Jimmy verse moi quelque chose, je t'en supplie.
-Non. Finis de nettoyer la table, répondit-il.
-Oh...
1978, c'est Boston, c'est l'hiver. C'est un horrible hiver pour Angie. Ce genre de moment qui vous fait prendre une vingtaine d'années. Elle avait l'habitude de vivre ; de vivre avec son mari et ses enfants. Elle avait aussi l'habitude de les aimer ; viscéralement. Mais ça, c'était en 1977. Depuis sa descente aux enfers les plus bas, de manière progressive et inexorable, c'est-à-dire depuis son divorce, Angie rame. Pourtant elle n'étais pas une femme qui acceptait de vivre dans la merde. Son chez-elle était propre, rationnel et ordonné. Mais les choses changent et cette femme a disparue.
Angie rame.
Elle a perdu ; tout. Son mari, ses enfants... Elle les voit cependant une fois par mois.
Hiver 1978 donc, Angie travaille dans un vieux bar, du vieux Boston, chez le vieux Jimmy. Le genre de lieu idéal pour les femmes comme Angie, venant du haut, descendant vers le bas, ne passant pas vers la case intermédiaire. Pour tout dire, ce vieux troquet miteux était une plaque tournante principale dans le trafic de drogue de Boston. Et elle y est serveuse. Inutile de dire que la pauvre Angie dépense toute sa paye en alcool divers.
La pauvre...
Ce soir nous sommes les 24 février et minuit passé. Angie finit de nettoyer une table. Le dernier client est parti depuis quelques minutes, emportant avec lui trente grammes et demi de daube. Dieu merci, Jimmy devrait lui servir un petit fond de scotch dans quelques instants.
Angie rame, qu'est ce qu'elle rame...
Elle rame vers sa fin, attendant comme ses prédécéseuses que la mort vienne la chercher quand elle arrivera enfin au port. Malheureusement, ce soir, il n'y a plus de produit à nettoyer les tables. Obligée pourtant d'essayer de la rendre propre, Angie n'a que ses larmes à essuyer sur la surface sale. Oui, Angie se sent sale. Sale d'être arrivée ici, d'avoir foiré sa vie, sale d'avoir un soir de fin de mois, par manque d'alcool, vendu son corps à Jimmy pour un fond de vodka, sale aussi de dormir chaque nuit coincée entre deux palettes de whisky. C'est bizarre comment ses larmes sont arrivées comme ça, sans prévenir. Angie ne pensait pas à grand-chose, comme depuis la fin de l'automne, elle pensait alors à sa fille, Mary. Angie pensait qu'elle devait être maintenant couchée dans des draps propres que toute façon elle ne pouvait s'offrir à elle-même. Angie pensait que sa fille maudissait sa trainée de mère de ne plus être là. Angie pensait que son enfant ne l'aimait plus.
Allez Angie, pauvre et pauvre Angie, écroule-toi de désespoir, va...
25 février 1978, levé de Soleil sur Boston. Toujours autant de neige sur la ville, de froid de désespoir et de peine du côté d'Angie. Ses yeux rouges et exténués trahissent la nuit de pleurs qu'elle a passé. Ce fut cependant une nuit d'espoir, comme elle n'avait pas passé depuis un sacré bout de temps. Sa nuit fut celle d'une femme qui invoque toutes les bonnes choses dont elle se souvient et qui appartiennent à un monde qui l'a laissé tomber. Dieu ; mais aussi la Lumière. Angie les a tous supplié de la laisser encore un jour en vie, qu'elle puisse admirer une dernier fois le levé du Soleil. Debout, à moitié nue dans l'arrière cour du bar elle admire cette jolie lumière qui décidemment emplie toutes choses qui existent d'une jolie couleur. Oui, Angie trouve cela joli. Les mots comme « admirable » ou « magnifique » ont disparu, pour elle.
Mais c'est pas sa faute à Angie, c'est ce qu'elle trouve le plus dur. Son mari et son monde l'ont laissé tomber... Et alors ? Elle aurait pu faire quelque chose ? Supplier son mari de leur donner une seconde chance ? Angie, comme l'oiseau sans ses ailes et sa liberté, ou l'ange enfermé dans un sous sol, est tombée, c'est pas de sa faute. Juste celle d'un monde qui a oublier d'aider celui qui coule.
Sur ces pénibles pensées, le dégout qu'elle éprouve envers elle-même devient insoutenable. C'en est trop, beaucoup trop. Angie vomit alors tout l'alcool et le désespoir accumulé. Elle hurle. Cette lumière n'est pas jolie, elle est resplendissante ! Pourquoi tant de fatalité ? Après tout la Vie est une suite de choix...
Alors Angie prend la plus belle initiative de toutes celles qui existent, elle met un pied devant l'autre et gravit non sans difficulté la colline d'herbe surplombant la ville.La lumière matinale rafraichit l'air et illumine la lande entière ! Aaah ! Le vent hurle avec elle. Il lui décolle alors les cheveux, délit ses traits et tire sa peau. Il lui dessine le plus magnifique des sourires sur son visage. Le sourire du réveil de l'ange déchu. Chaque brun d'herbe s'épaissit et danse pour Angie animés par la mélodie de la nature qui se réveille elle aussi. La ville disparait, les immeubles s'effacent, le bruit s'estompe... Il n'y a qu'Angie et la Lumière... Il n'y a que le vent entre le Soleil et elle. Celui-ci lui réchauffe ses entrailles et déride son c½ur. Angy s'agenouille. Elle élève les bras. Hurle puis inspire à fond. L'air s'engouffre dans sa bouche, la remplit d'énergie en même temps qu'elle la lave...
Remerciant cette Aurore pour tout ce qu'elle lui a donné, Angie remet alors un pied l'un devant l'autre, le Soleil lui réchauffant maintenant le dos. Elle ne descend pas la colline, non ; non. Elle laisse l'enfer derrière elle et part en direction de la montagne la plus haute. La plus haute des montagnes qui la rapprochera le plus des Cieux, cet espace ou l'hiver n'existe pas et ou les Aubes sont les plus...
Magnifiques.
FIN.
L.V.